Si l'IA fait le travail des juniors, qui formera les seniors ?
Les tâches simples ne sont pas toujours pauvres : c'est souvent là que se forme le jugement.
Camille a vingt-six ans. Dans quelques minutes, elle doit présenter sa première recommandation. Son document n'est pas parfait — elle a trop détaillé certains points, oublié un risque. Mais elle l'a fait : cherché, comparé, hésité, recommencé.
En réunion, son manager l'interrompt doucement : « Pourquoi as-tu retenu cette option plutôt que l'autre ? » Elle répond, puis s'arrête. Elle comprend, en parlant, que son raisonnement n'est pas encore assez solide. Rien d'extraordinaire ne se passe. Simplement une jeune professionnelle qui entre avec une note imparfaite et ressort avec une meilleure compréhension de son métier.
Pendant longtemps, l'apprentissage s'est construit ainsi. Dans les tâches simples : préparer une synthèse, comparer des options, rédiger une première analyse. Ces tâches n'étaient pas toujours passionnantes. Mais elles formaient le jugement.
Aujourd'hui, l'IA peut en prendre une partie. Elle synthétise plus vite, structure plus proprement, produit une réponse plus présentable. Très bien.
Une tâche simple n'est pas toujours une tâche pauvre. Parfois, c'est là que le jugement se forme.
Le danger n'est pas que l'IA aide les juniors. C'est qu'elle les aide trop tôt, trop souvent — avant qu'ils aient appris à construire leur propre raisonnement. L'IA peut devenir un formidable levier, à condition de ne pas devenir une béquille.
Former un junior demain ne consistera donc pas seulement à lui apprendre à utiliser l'IA. Il faudra aussi lui apprendre à ne pas lui déléguer trop vite ce qui devait d'abord forger son intelligence professionnelle.
Camille deviendra peut-être manager un jour. Elle saura poser de bonnes questions parce qu'on lui en aura posé — à condition de ne pas lui avoir retiré trop tôt l'occasion d'apprendre. C'est cette conviction qui guide notre manière d'accompagner les talents et leurs managers.